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Les experts en sureté et sécurité

Le risque et l'engagement

11-10-2016

Pendant la conférence « Les nouveaux risques mondiaux »  l’intervention de ma chère Ingrid de Bétancourt  a été simplement magnifique. 

Candidate à la présidentielle de la Colombie en 2002, elle est enlevé par les FARC, Les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, le 23 février 2002. Les négociations avec les terroristes viennent d’échouer et son enlèvement provoquent un vrai sursaut émotif.

Le gouvernement français essie de la faire libérer mais sans succès. Elle ne sera délivrée que le 2 juillet 2008, six ans et demi après son enlèvement avec quatorze autres otages grâce à l’opération Jaque menée par l’armée colombienne.

Elle aura vécu pendant toute cette période en captivité  dans la jungle amazonienne.dans des conditions impitoyables. Elle essaie de s’échapper plusieurs fois, subit de multiples sévices et devient extrèmement faible après avoir contracté une hépatite, la leishmaniose et souffre de malnutrition. Malgré tout cela,  “elle ne rend pas la vie facile aux guerilleros “ comme le déclarera un autre otage , Gonsalves,

D'autres otages, John Frank Pinchao parlera  dans son livre d'Íngrid Betancourt avec admiration et explique que c'est grâce à elle qu'il a réussi à s'évader, Luis Eladio Perez racontera dans son livre Infierno Verde qu'Íngrid Betancourt lui aurait sauvé la vie. Eduardo Gechem et Gloria Polanco    la décrivent comme un être « plein d'humanité » ce qui ne peut être mis en doute quand on la connait.

Après sa libération, elle décide de rentrer en France et est élevée au grade de chevalier de la Légion d'honneur, reçoit le prix Princesse des Asturies de la Concorde et Women's World Award, et son nom est proposé pour le prix Nobel de la paix, le prix Petra Kelly et le prix DVF, entre autres.

Voici son discours: Le risque de déshumanisation

" Nombreux sont les risques qui pèsent sur le monde aujourd’hui. Le fanatisme connaît une croissance exponentielle, les groupes djihadistes se multiplient et plus de quarante pays vivent, en ce moment, des conflits aux intensités variables. Au sein des vieilles démocraties sévissent le chômage et l’angoisse des risques nouveaux, comme les attaques cybernétiques, les risques d’épidémies transcontinentales ou le risque écologique qui, selon les études les plus récentes, est perçu comme plus menaçant que les dangers liés aux flux migratoires ou a la détention d’armes dites nucléaires.

Aussi nombreux soient-ils, ces dangers possèdent tous une même composante : la déshumanisation de l’homme, c’est à dire le processus par lequel l’homme nie son identité d’humain et transforme l’être humain en « une chose ». La déshumanisation nie l’humanité de l’autre en vue de sa domination, de son exploitation, ou de sa possession. C’est un cercle vicieux qui abîme autant celui qui la subit comme celui qui la fait subir.

Mon expérience personnelle comme victime de la déshumanisation

Faire de la politique en Colombie en 2002 impliquait nécessairement de prendre des risques et en assumer les conséquences. Retenue en otage dans la jungle amazonienne par les FARC pendant plus de six ans, j’ai découvert un monde dans lequel l’humain n’avait pas de place.

Plus que l’agression d’une végétation indomptée (une flore parée d’épines et d’urticaires, levant des murs imprenables de lianes et de mangrove qui font de tout déplacement dans la jungle un corps à corps exténuant), plus que le danger d’une faune toujours à l’attaque (les millions d’insectes ne donnant jamais de répit, les milliers de tarentules, piranhas, anacondas, jaguars et autres voisins inopportuns), c’est la déshumanisation de l’homme par l’homme qui nous a le plus fait souffrir.

Dans un contexte de huit clos, sans loi, sans justice ni juges, sans témoins, nous avons vécu une descente en enfer. Pour nous soumettre et nous dompter, pour éviter des tentatives d’évasion ou de rébellion ,nos ravisseurs ont mis en place toute une panoplie de mesures pour faire de nous « des choses », des vivants-sans-identité, donc sans volonté, malléables, isolés et soumis à leurs caprices.

Ils ont porté atteinte à notre identité en refusant de nous appeler par nos noms. C’est ainsi que je suis devenue « la vieille » – mes gardes avaient entre 9 et 17 ans – « le colis » – transportée, sans liberté de mouvement – « le héron » – car j’avais perdu beaucoup de poids – ou bien « la chienne » – parce que je suis une femme.

Ils ont fomenté des divisions dans le groupe d’otages en donnant des traitements préférentiels à certains et pas aux autres; en faisant sévir punitions et châtiments de façon arbitraire; en pratiquant l’isolation de certains pour casser l’esprit de solidarité du groupe; en incendiant les rapports entre otages de potins et de racontars vicieux; en utilisant le chantage, le mensonge, la duperie pour soumettre et exploiter les otages.

Rien de tout cela n’est bien différent de ce que nous vivons dans le monde de la liberté et de la démocratie , alors que les relations humaines sont jugées couronnées de succès si elles aboutissent à une position dominante sur l’autre, au dépend de l’autre – quel qu’il soit. D’où les abus sur l’environnement, la corruption endémique, l’exploitation criminelle des réseaux sociaux et de l’Internet, l’accumulation de la richesse et l’explosion corollaire de misère planétaire, etc.

La possibilité d’une dérive déshumanisante comme résultat des transformations technologiques, économiques et sociétaires est, je le crois, le plus grand risque de notre civilisation.

La communication pour bâtir des rapports de confiance comme antidote à la déshumanisation

La déshumanisation prend plusieurs formes au sein de nos sociétés : le paternalisme, le messianisme, le machisme, le racisme ou encore le fondamentalisme. Tous sont des moyens de transformer l’autre en objet et donc en chose utilisable. La religion ou l’idéologie ne devraient jamais devenir des instruments pour nier l’humanité de l’autre, « pour le déshumaniser » en vue d’obtenir sa soumission, pour l’oppresser ou pour tenter de le contrôler. Hélas, ce n’est que trop fréquent.

Pourtant, en matière familiale, économique, politique, sociale ou religieuse, l’antidote contre la déshumanisation réside toujours dans le pouvoir de la parole. Faire partie de cette humanité pouvant se construire en communiquant pour se transformer soi-même et transformer l’autre, reste une richesse incommensurable et un merveilleux défi.

Jamais il n’a existé autant de moyens de communiquer, mais jamais l’homme n’a davantage perçu l’autre comme un produit consommable et jetable. Le risque est grand et notre engagement doit être à sa mesure.

Dans le monde d’aujourd’hui, parler, s’exprimer, prendre position, réclamer, s’opposer, critiquer ou blâmer, est une défense identitaire à la portée de tous. Chercher par notre expression à reconnaître l’identité de l’autre, défendre son égalité et ses droits, c’est aussi commencer à défendre notre propre humanité. “

Merci Ingrid

Nicole Touati